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Dès qu’il eut rejoint sa Jeep, Pike mit le cap sur la maison de Frank Meyer. Il avait menti à Terrio. Il avait revu Frank trois ans plus tôt, même s’ils ne s’étaient pas parlé. Un ami commun lui ayant appris que Frank s’était acheté une villa à Westwood, Pike était passé devant au ralenti. Frank Meyer avait fait partie de son équipe, et Pike tenait à s’assurer que tout allait bien pour lui, même s’ils n’étaient plus en contact.
Un périmètre de sécurité avait beau isoler la villa de Westwood, la cohue de badauds et de journalistes qui avaient dû s’y bousculer la veille n’était plus là. Une voiture radio du LAPD était parquée le long du trottoir, ainsi que deux fourgons de la police scientifique, une voiture banalisée, et une camionnette de la télévision. Les deux policières en tenue chargées de surveiller les lieux semblaient s’ennuyer à mourir : affalées dans leur véhicule, elles écoutaient un iPod.
Pike se gara à hauteur du pâté de maisons précédent et examina la villa des Meyer. Il avait besoin de savoir comment Frank était mort. Il était en train de réfléchir au meilleur moyen de s’y introduire de nuit quand un criminaliste de la SID nommé John Chen en émergea et descendit l’allée pour rejoindre son fourgon. Chen était un ami. Pike l’aurait appelé de toute façon, mais sa présence sur place était un coup de pouce du destin qui lui ferait gagner du temps.
Le fourgon de Chen était garé juste devant la voiture de patrouille. Si Chen partait, Pike le suivrait. S’il retournait à l’intérieur de la maison, Pike patienterait.
Il attendait toujours de voir ce qu’allait faire Chen quand son portable sonna. Le nom John Chen s’afficha sur l’écran.
— Salut, John, dit Pike.
Chen était paranoïaque. Il avait beau être seul dans son fourgon, il parlait d’une voix sourde, comme s’il craignait d’être entendu.
— Joe ? Salut, c’est John Chen. Je suis sur une scène de crime, à Westwood. Les flics sont en train de…
— Je suis derrière toi, John.
— Quoi ? !
— Regarde dans ton rétroviseur.
Chen redescendit sur le trottoir et fixa la voiture de patrouille comme s’il s’attendait à ce qu’une des policières en bondisse pour l’arrêter.
— Plus loin, dit Pike. Le bloc suivant.
Chen le repéra enfin ; il hissa à nouveau sa longue carcasse dans le fourgon.
— Les flics sont déjà venus te voir ?
— Un inspecteur du nom de Terrio.
— Je voulais te prévenir. Ils ont trouvé une photo de toi chez la victime. Désolé. Je ne l’ai appris que ce matin.
— Je veux voir la maison.
Chen hésita.
— Ça craint, mec.
C’était sa façon d’avertir Pike qu’il devait s’attendre à des horreurs, mais Pike en avait déjà vu beaucoup.
— Bon, soupira Chen, écoute… deux costards de West L. A. sont dans la place en ce moment. Je ne sais pas combien de temps ils vont rester.
— J’attendrai.
— Ils y passeront peut-être la journée.
— J’attendrai.
— D’accord. OK. Je te rappelle quand la voie est libre.
Pike sentit que Chen n’était pas très à l’aise de le savoir dans les parages mais cela lui était égal, tout comme il lui était égal de poireauter. Chen redescendit de son fourgon et regagna la maison à pas lents, en décochant à Pike des regards nerveux par-dessus son épaule.
Pike sortit de sa Jeep, enfila un jean et un coupe-vent vert uni afin d’être moins repérable, puis reprit sa place derrière le volant. Il observa la maison de Frank. La pelouse du jardin de devant s’élevait en pente douce jusqu’à une villa en brique avec un étage, à la toiture d’ardoises fortement inclinée, entourée d’ormes et de haies duveteuses. Une maison traditionnelle, robuste, correspondant tout à fait au Frank de ses souvenirs. Ce qu’il voyait plaisait à Pike. Frank s’en était bien sorti.
Au bout d’un certain temps, un homme et une femme qui devaient être les inspecteurs de West L. A. descendirent l’allée, montèrent dans la voiture banalisée, et partirent. Chen téléphona pendant que Pike les regardait s’éloigner.
— T’es toujours là ?
— Oui.
— Je viens te chercher. On n’aura pas des masses de temps.
Pike retrouva Chen sur le trottoir et le suivit jusqu’à la maison. Les deux policières semblaient somnoler, et il n’y avait personne en vue à l’intérieur ni autour de la camionnette de la télévision, Ni l’un ni l’autre ne parla avant de passer le seuil. Chen tendit à Pike une paire de surchaussons en papier bleu.
— Il faut mettre ça par-dessus tes godasses, d’accord ?
Ils enfilèrent les surchaussons puis s’avancèrent dans une spacieuse entrée circulaire, d’où un escalier en colimaçon s’élançait vers l’étage. L’horloge de parquet qui montait la garde au pied de l’escalier semblait toiser les empreintes de pas couleur de sang séché qui mouchetaient le sol.
Pénétrer ainsi chez Frank fit une impression bizarre à Pike, comme s’il s’introduisait en un lieu où il était entendu qu’il n’aurait jamais été le bienvenu. Il n’avait fait qu’entrevoir de loin la nouvelle vie de Frank. Il n’avait jamais rencontré Cindy, ni les garçons, et pourtant il se retrouvait là, chez eux. Pike perçut un mouvement à l’étage, et Chen leva les yeux vers le palier.
— C’est une collègue, Amy Slovak. Elle en a pour un moment.
Pike traversa l’entrée derrière Chen, jusqu’à un vaste séjour ouvert sur une salle à manger. Une mare de sang irrégulière séchait sur le sol à mi-chemin entre la table et l’entrée. Du fil vert avait été tendu depuis la flaque jusqu’à deux piquets métalliques – deux fils pour l’un, un seul pour l’autre. Ces piquets indiquaient la position probable des tireurs. Un méli-mélo de traces de pas traversait et retraversait la mare aux divers endroits où un ou plusieurs tireurs avaient pataugé dans le sang. Une deuxième tache, plus petite, était visible au fond du séjour.
Chen indiqua de la tête la flaque qui s’étalait à leurs pieds.
— M. Meyer était ici. Sa femme et un des garçons là-bas, près de la porte-fenêtre. La nounou était dans sa chambre. Je peux te donner un aperçu assez précis de la façon dont ça s’est passé.
Un classeur bleu à triple anneau était ouvert sur la table, où Chen avait dessiné des croquis. Il le feuilleta jusqu’à la page d’un plan de la maison localisant la position des corps, ainsi que des douilles récupérées sur place.
— La famille était probablement en train de dîner quand les tueurs ont débarqué. Tu as vu l’état de la porte d’entrée. Ils ont dû leur flanquer une sacrée trouille. Meyer s’est sans doute précipité vers eux, il y a eu une courte lutte, pif, paf – son visage était entaillé comme s’ils l’avaient frappé avec un objet rigide, sans doute le canon d’un flingue –, et c’est à ce moment-là qu’ils l’ont tué.
Pike suivit des yeux les trois fils verts.
— Ils l’ont touché trois fois ?
— Ouais, une fois à la hanche, une autre dans les côtes, et la dernière dans le dos. Ils s’y sont mis à deux, comme s’ils étaient pressés de le liquider. Ce qui confirme qu’il s’est effectivement défendu. Les autres ont été abattus à bout portant d’une balle dans le front, des exécutions pures et simples.
Les autres… Cindy et les garçons.
L’horrible mare de sang rappela à Pike la Salton Sea. Frank Meyer avait été un excellent combattant. À la fois instinctif et surentraîné, sans quoi Pike ne l’aurait jamais pris dans son équipe.
— Combien d’hommes au total ?
— Quatre, ce qui rend cette attaque-ci un peu particulière. Ils n’étaient que trois pour les précédentes. Ils en ont amené un quatrième en renfort.
— Quatre armes ?
— On dirait, mais on n’a pas fini d’analyser les douilles et les ogives. C’est surtout à cause des traces de pas qu’on le pense : on en a relevé quatre types distincts.
Pike jeta un coup d’œil aux traînées noires qui maculaient les chambranles, les poignées de porte.
— Des empreintes ?
— Ils portaient des gants. On n’a rien trouvé non plus sur les autres scènes de crime. Pas la queue d’une empreinte digitale identifiante, pas d’ADN, rien que des traces de pas. Viens, je vais te montrer où on a découvert la nounou.
Chen emmena Pike au fond de la salle à manger, traversa la cuisine, une buanderie puis arriva devant une chambre minuscule, dont la porte et l’encadrement étaient enfoncés.
— Tu vois comment ils ont explosé cette porte ? Elle était fermée à clé. Elle a dû essayer de se cacher.
Chen consulta brièvement ses notes.
— Ana Markovic, vingt ans. Deux balles à bout portant, une au visage, l’autre dans la poitrine, deux douilles ici, dans la chambre. Du 9 mm. Je te l’avais déjà dit ?
— Non.
— Ces mecs n’utilisent que du 9 mm. Tout ce qu’on a ramassé jusqu’ici, les balles comme les douilles – du 9.
Cette chambre était trop minuscule pour y mourir : le lit et le bureau prenaient presque toute la place, et seule une petite fenêtre l’éclairait. Une carte d’anniversaire punaisée au-dessus du bureau montrait deux photos en vis-à-vis d’une jeune fille souriante serrant dans ses bras les fils de Frank ; les petits l’avaient fabriquée avec du papier cartonné. On t’aime, Ana.
— C’est elle ? demanda Pike.
— Ouais. Une fille au pair.
Les traînées de sang au sol et sur la porte indiquaient qu’elle avait tenté de s’enfuir en rampant après s’être fait tirer dessus.
— Elle les a décrits ?
— Non. Elle était inanimée quand les uniformes l’ont découverte. Ils l’ont transportée à l’hôpital de l’UCLA, mais elle ne s’en tirera pas.
Pike avait toujours les yeux rivés sur le sang. Il n’eut aucune peine à imaginer la main tendue de la jeune fille.
— Terrio a des suspects ?
— Non, on n’a identifié personne. S’il a trouvé des pistes de l’autre côté, ça, je ne peux pas te le dire. En tout cas, aucun mandat n’a été délivré.
La SID était le côté scientifique. L’autre côté relevait de l’huile de coude : tout ce que les enquêteurs obtenaient de leurs informateurs et témoins.
— Ils ont tué combien de personnes ?
— Quatre. Si la nounou meurt, ça fera cinq.
— Pas seulement ici, John. Au total.
— Onze. Eh, c’est pour ça qu’ils ont créé une cellule spéciale. Avec des costards de tous les quartiers de la ville.
Chen consulta soudain sa montre, mal à l’aise.
— Il faut que je me remette au boulot. Ils vont revenir.
Pike le suivit dans la salle à manger, mais il n’était pas encore disposé à partir.
— Montre-moi les photos.
Les techniciens, les hommes du coroner et les inspecteurs de la Criminelle photographiaient tout. Chen avait sûrement mitraillé la scène avant de faire ses croquis.
— Ces gens étaient tes amis, mec. T’es sûr d’avoir envie de voir ça ?
— Montre-les-moi.
Chen alla chercher dans sa mallette un appareil numérique noir. Il fit défiler les images jusqu’à trouver ce qu’il cherchait et tendit l’appareil à Pike.
Même si la photo était minuscule, Pike reconnut Frank à terre. Il gisait sur le dos, la jambe gauche tendue et la droite repliée sur le côté, baignant dans une flaque pourpre, miroitante à cause du flash. Pike aurait voulu vérifier s’il avait des flèches rouges tatouées sur les épaules comme le lui avait précisé Deets, mais Frank portait une chemise à manches longues, retroussée sur les avant-bras.
— Je veux voir son visage. Tu peux zoomer dessus ?
Chen recadra l’image et lui rendit l’appareil. Frank portait deux estafilades sous l’œil droit, signe qu’il avait été frappé à plusieurs reprises. Pike se demanda si Frank était en train de désarmer l’homme le plus proche de lui quand ceux qui se trouvaient de l’autre côté de la pièce l’avaient abattu.
— Dans le temps, il les aurait tous eus.
— Quoi ?
Pike, gêné par ce qu’il venait de dire, s’abstint de répondre.
— Tu veux jeter un coup d’œil à sa femme et ses gosses ?
— Non.
Chen parut soulagé.
— Tu le connaissais bien ?
— Oui.
— Il magouillait dans quoi ?
— Frank n’était pas un criminel.
— Toutes les autres victimes de la bande avaient les mains sales. Ça fait partie du schéma.
— Pas Frank.
Chen perçut quelque chose dans la voix de Pike.
— Excuse-moi. Ils ont dû se gourer. Cons comme ils sont, ils se sont peut-être trompés de maison.
— Oui, acquiesça Pike. Sans aucun doute.
— Bon, il faut que je retourne bosser. Je vais te faire sortir d’ici.
Pike regagna le vestibule mais ne partit pas sur-le-champ. À l’aller, ils étaient passés devant ce qui ressemblait à un bureau.
Des photographies de Frank et de sa famille tapissaient les murs. Des affiches de films comme Les Sept Mercenaires, L’Homme des vallées perdues et l’épisode initial de La Guerre des étoiles, ses trois films préférés. Frank avait l’habitude de dire en plaisantant qu’il était un Jedi. Il appelait Pike Yoda.
Pike examina les photos en comparant le Frank de ses souvenirs à celui qui avait vécu dans cette maison. Quand il avait fait sa connaissance, Frank sortait tout juste de huit années de service pour le corps des marines, avec des missions en Amérique centrale et au Moyen-Orient. Jeune et sec à l’époque, il possédait l’ossature épaisse d’un gamin qui s’empâterait vite s’il cessait de s’entraîner. Le Frank des clichés avait effectivement pris du poids, mais il semblait heureux, solide.
Pike trouva une photo de Frank et de Cindy, et une de Frank et de Cindy avec leurs deux garçons. Cindy était trapue, costaude ; elle était jolie avec ses cheveux bruns et courts, ses yeux pétillants et son nez légèrement courbe. Il en regarda d’autres. Les deux garçons, puis les quatre ensemble, le père, la mère, les enfants – la famille.
Ses déplacements dans le bureau l’amenèrent devant une étagère sur laquelle reposait un cadre vide, dont la taille correspondait à celle de la photo du Salvador.
Pike inspira, expira, puis rejoignit Chen dans la salle à manger.
— Montre-moi sa famille.
— Tu veux voir ce qu’ils ont fait à sa femme et à ses gosses ?
Pike voulait regarder ce que leurs assassins avaient fait afin de l’avoir bien en tête le jour où il les retrouverait.